L’Egypte

La Vie Africaine, 5/1962

Connaissance de l’Afrique

L’EGYPTE

Par Ali El Samman

Dominée par la puissante personnalité du président Nasser, l’Egypte moderne s’efforce, au prix de dures difficultés, de se donner les struc- tures d’un grand Etat-pilote, digne de son prestigieux passé. Berceau de vieille civilisation, la vallée du Nil vit aujourd’hui au rythme de la réforme agraire, de la construction de barrages, de l’industrialisation, et le fellah aspire à devenir un citoyen du XXe siècle. On ne s’étonne- ra pas si notre ami Ali El Samman, dont le nom est désormais familier aux lecteurs de « La VIE AFRICAINE », plutôt que de s’attarder sur les splendeurs du passé, plutôt que d’alimenter sur certains points brulants (Israël) des controverses homériques, a préféré nous montrer les réalisations concrètes d’un peuple tourné vers l’avenir.

On ne peut bien comprendre la politique du régime actuel de l’Egypte, issu de la révolution du 23 Juillet 1952, si l’on n’a pas présent à l’esprit, au départ, les structures de l’ancien régime, dont les trois »piliers » étaient : la monarchie, le parlementarisme et les entreprises privées. L’Egypte était gouvernée depuis le début du XIXe siècle par une monarchie d’origine albanaise ; le fondateur de la monarchie Mohammed Ali, était un soldat de l’armée du Khalife ottoman envoyé en Egypte en mission pour rétablir l’ordre. Il a pu acquérir par la ruse la confiance des Ulémas du Caire et se faire investir Roi d’Egypte et détacher ainsi le pays de l’Empire ottoman.

Si Mohammed Ali a fait des efforts pour rapprocher l’Egypte de la civilisation européenne et si son fils Ibrahim a formé le noyau de la première armée de l’Egypte moderne, aidé par des conseillers français, par contre leurs successeurs portèrent un lourd préjudice au pays. Le Khédive Ismail, par une politique économique insensée, à travers les « dettes internationales » a ouvert la porte à l’intervention des puissances étrangères qui étouffera la souveraineté du pays pendant un siècle. Nos grands-parents ne pardonneront jamais à cette monarchie d’avoir réprimé « dans le sang », avec la collaboration des Anglais, la première tentative révolutionnaire organisée par un fils de fellah, l’officier Ahmed Orabi, contre l’injustice du palais et l’occupation anglaise.

LE ROI ETAIT LE PREMIER SEIGNEUR TERRIEN

Quant a Farouk, dernier roi de cette dynastie, chacun sait le manque total d’intérêt qu’il a porté au bien public de la Nation. Dans chaque département, le roi et les membres de la famille royale possédaient de vastes domaines où l’administration mettait tout en œuvre pour assurer une main-d’œuvre bon marché et un bon fonctionnement du « domaine royal » . Des milliers d’hectares ont fait du roi le premier seigneur terrien. Son droit à la dissolution du parlement et à la révocation du gouvernement l’a aidé à se débarrasser des « gêneurs », tandis que sa police secrète était prête à régler le sort des « durs ».

LE PARLEMENTARISME ET SES DIVISIONS

Abordons maintenant le parlementarisme – deuxième pilier de l’ancien régime – derrière lequel se trouvent les partis politiques nés après la révolution de 1919 contre le régime de protectorat britannique. Cette révolution, qui aurait pu donner autre chose qu’une indépendance théorique, a vu ses hommes bloquer la marche révolutionnaire pour se dresser les uns contre les autres. A la recherche du pouvoir, les Anglais et le Palais ont appliqué fidèlement pendant plus d’un quart de siècle leur maxime « Diviser – Dominer » !

Un de ces partis fut le parti du Wafd créé par Saad Zaglool, issu d’une pauvre famille du delta du Nil, et qui mena le jeu du représentant authentique du peuple, tandis que le parti El Distour, ayant à sa tète un grand féodal du Sud, restait au service du conservatisme égyptien. Pendant de longues années, le Wafd a mené un dur combat contre l’influence britannique et les prérogatives du palais, et a organisé les forces populaires, mais, hélas, il s’est laissé miner par ses propres conflits intérieurs qui ont abouti à une sécession et à la naissance d’un nouveau parti, Saadi.

Dans la période d’après-guerre, l’aile gauche de ce parti a fait preuve d’un dynamisme qui aurait pu lui donner un sens radical si la grande classe qui possédait le capital et la terre n’avait pas ente si influente aux instances supérieures du parti. Graduellement, le parti a perdu son noyau révolutionnaire pour se contenter de la facilité du réformisme libéral. Au fond, si tous ces partis étaient différents et opposés en ce qui concerne la clientèle recrutée, les tendances ou les méthodes d’action, ils étaient tous partisans du « statu quo » qui assurait le rapport des forces entre les différentes classes de la société. Aucun de ces partis n’a jamais osé toucher aux racines du régime monarchique ou du système de propriété.

L’INFLUENCE DU CAPITAL ETRANGER

Le dernier pilier de l’ancien régime fut l’entreprise privée. Trois lignes de force caractérisent la vie de l’entreprise privée :

– Premièrement : l’influence du capital étranger ou « cosmopolite » qui agit à travers la haute bourgeoisie nationale. Le résultat est que les deux tiers des banques ou des compagnies d’assurances sont étrangères.

– En second lieu, la façade artificielle de l’entreprise, qui s’explique par le fait que les conseils d’administration réunissent la plupart des « pachas » égyptiens pour défendre auprès de l’Etat, coute que coute, les intérêts de l‘entreprise sans influencer en rien son initiative technique.

– Enfin, la concentration du gros de ces entreprises entre peu de mains. Par exemple entre la famille de Forgali et celle de Yahyia se trouve monopolisé tout le commerce du coton. Un seul homme possédait à lui seul l‘industrie des engrais chimiques, de la canne à sucre et sucreries, raffineries, transports maritimes.

SI LE REGIME EST TOMBE….

Donc, à la veille de la révolution de 1952, face à une monarchie qui prend la tète de la féodalité terrienne faisant du fellah égyptien un « esclave de la terre » on trouve des partis politiques affaiblis par les batailles partisanes et créant un monde politique où la corruption est quasi-officialisée. Si le régime est tombe, c’est parce qu’il a commis le péché mortel de ne pas croire à l’absolue nécessité de changements des structures sociales dans un pays sous-développé comme l’Egypte. Voila qui explique pourquoi Nasser et les hommes issus de la révolution de 1952 ont fait de la « dualité révolutionnaire » (politique et sociale) la pierre angulaire du nouveau régime, car, si le renversement du régime monarchique représente la vengeance d’un peuple humilié par l’injustice sociale, néanmoins, il n’est pas suffisant pour faire taire les cris de colère jetés par les bouches affamées.

Entre la sensibilité du pays au régime libéral des partis et l’impératif d’une révolution économique, le président Nasser a fait consciemment son choix ; ce qui nous amène à parler de la politique économique du nouveau régime.

LA REFORME AGRAIRE DE 1952

Tout a commencé par la loi de la réforme agraire du 9 septembre 1952 limitant la propriété terrienne à 200 feddans (un feddan vaut 42% de l’hectare) puis une seconde fois en juillet 1961 a 100 feddans. Ces premiers résultats de la réforme agraire correspondent sur le plan politique à la liquidation des gros propriétaires et, sur le plan économique, à l’abaissement du taux de loyer agricole pour quatre millions de paysans, ce taux étant calculée sur la base de sept fois l’impôt. Mais le promoteur de la réforme agraire visait au-delà de ces premiers résultats : il cherchait l’augmentation de la production agricole et l’amélioration du standing du paysan, ce qui a nécessité l’organisation d’un système de crédit et de coopératives agricoles.

Le système du crédit agricole est passé par deux phases: La première qui consiste à faciliter le prêt aux petits exploitants en diminuant et l’intérêt et les garanties exigées, la seconde qui fait que le crédit agricole est accompagné d’une sorte d’assistance technique au paysan. On s’assure ainsi que le prêt fera le meilleur usage, on est arrivé au stade d’un crédit agricole dirigé économiquement et socialement. On estime qu’à la fin de la construction du haut barrage d’Assouan les terres cultivables passeront de six millions a huit millions de feddans.

LES PROGRES DU SECTEUR INDUSTRIEL

Dans le secteur industriel, le régime a poursuivi une politique qui vise à « l’autosatisfaction » du marché intérieur. A titre d’exemple, on peut noter la construction de la deuxième usine d’engrais chimiques à Assouan, la sidérurgie de Helwān, la fabrication de rails et de wagons de chemins de fer, une usine de pneus. Sur le plan pétrolier, on produit localement presque les ¾ des besoins du marché intérieur, c’est-à-dire une production annuelle s’élevant à trois millions 158.000 tonnes. Mais c’est surtout sur l’énergie électrique que le régime compte pour son plan d’industrialisation. En 1972, les travaux de l’électrification du haut barrage seront définitivement terminés, ce qui portera l’énergie produite par la centrale à 8 milliards de kilowatts/heure par an.

LA MODERNISATION DU CANAL DE SUEZ

Un dernier exemple : le plan Nasser pour le Canal de Suez. La première étape du plan permettra pour la première fois le trafic dans les deux sens, et le canal pourra admettre des bateaux jusqu’à 70.000 tonnes. Notons au passage que le revenu global du canal de Suez était en 1959 de l’ordre de 44,5 millions de livres égyptiennes (45 milliards d’anciens francs), payées en devises étrangères.

LE TEMOIGNAGE DE M. ANDRE PHILIP

Les caractéristiques de la politique économique égyptienne sont :

1- Une économie « planifiée » s’inspirant du socialisme. La planification occupe une place importante dans les institutions de l’Etat. C’est le président Nasser qui préside en personne le haut Conseil de Planification (Rappelons le témoignage apporté par le Professeur André Philip au cours de sa conférence « Retour d’Egypte » en 1960 : « Le Président Nasser mériterait un diplôme d’études supérieures d’Economie politique ».) Un des trois vice-présidents se consacre au plan ainsi qu’un ministre d’Etat. Quant au stade technique, il y a un comité de planification avec presque une centaine de techniciens formés en Europe et en Amérique. Un Institut de planification a été créé pour former les jeunes cadres. Le plan est d’inspiration socialiste parce qu’il est « total », c’est-à-dire qu’il englobe tout, de l’éducation jusqu’à l’industrialisation.

2 – La souveraineté et l’indépendance de la décision économique. Il a fallu dix ans pour mettre fin à l’influence de « groupes de pression » à l’intérieur, qui peuvent défendre des intérêts particuliers ou qui peuvent prêter main forte aux monopoles extérieurs.

3 – La recherche d’un « équilibre » entre la vocation agricole du pays et l’ambition dans le Domaine industriel. L’Est veut nous pousser à donner une priorité absolue à l’industrialisation, avec l’espoir de renforcer l’audience de la classe prolétaire, et l’Ouest veut donner cette priorité à l’économie agricole pour développer les assises du « conservatisme paysan » !…

Face à ces deux tendances, le régime a adopté une politique d’équilibre. En conclusion, s’il est vrai que la plupart des obstacles qui entravent le développement de l’économie égyptienne ne sont pas insurmontables, par contre, le problème de la surpopulation s’aggrave chaque année avec un demi-million de nouveau-nés qui viennent mettre en question l’efficacité de cette politique économique.

PAS DE SOCIALISME D’IMPORTATION !

En dernier lieu, puis-je me permettre de mettre en garde mes frères africains, futurs économistes, contre la tentation d’une solution de facilité, celle d’un « socialisme importé » !…

Nous ne devons pas manquer de combattre avec courage « l’impérialisme idéologique ». C’est à travers la réalité africaine que nous pouvons découvrir un socialisme qui n’oublie pas l’homme.

A.E.S.

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